Résumé de thèse

LE TRAVAIL PORNOGRAPHIQUE GAY : ALIÉNATION ET JOUISSANCE

SOCIOLOGIE SITUÉE DU TRAVAIL (HOMO-)SEXUEL DES CORPS 

Tanguy DUFOURNET, Université Lumière Lyon 2

LE TRAVAIL…

Le travail est un fait social total (Durkheim, 2005 ; Mauss, 2012). Il est constitué comme fait social car il fait l’objet d’un rapport de force, généralement inégalitaire et discriminant (Fassin, 2002 ; Séhili, 2003, 2017), entre ceux et celles qui fournissent la force de travail et ceux qui en captent le produit. Ce rapport de force, prenant parfois une dimension conflictuelle, instaure le travail comme norme et valeur et en fixe les définitions. Ainsi posé, les « mutations du travail » ou les « changements de modèle économique » – comme l’économie numérique (Julien et Mazuyer, 2018)- sont-ils des formes spécifiques que le travail prend ou qu’il intègre à la faveur d’un changement du rapport de force susnommé. 

Avant-tournage, Paris, 2017, Tanguy Dufournet

Bien que nous observions que le travail traverse l’ensemble de la société et de ses institutions (Marx, 2006 ; Naville, 1974), qu’il se niche en chacun de leurs endroits, toute activité ou pratique humaine ne sont pas reconnues comme travail (Lallement, 2007). Comme chez Marx après le tournant du Capital, le travail est à la croisée de deux dynamiques : aliénation et jouissance (Marx, 2006 ; Naville, 1974). Ces dynamiques, constitutives du travail, sont au cœur du processus productif de création de valeur et des marchandises. En ce sens, le travail est une forme d’exploitation économique de la force de travail et ainsi détourné par le capital, il ne permet plus aux travailleurs et travailleuses de se réaliser pleinement. Par exemple, cette captation capitalistique du travail rend possible la création de catégories de personnes précarisées et vulnérabilisées, malléables et adaptables (les chômeu.r.se.s, les inacti.f.ve.s, etc.) qui permettent également au capital d’exercer une pression sur ceux et celles qui ont intégré le marché valorisé de « l’emploi » – dit « du travail » – afin d’augmenter ses marges de profits (diminution des acquis sociaux, diminutions ou gel des salaires, etc.). Ainsi ce qui n’est pas reconnu socialement comme travail et qui est, de cette manière, dévalué et déprécié (comme le travail gratuit des femmes, le travail dit reproductif, etc.) n’échappe pas à la chaine productive du capital (Lallement, 2007 ; Naville, 2012). Par conséquent, une telle approche tend à abolir la distinction classiquement effectuée entre le « travail productif » et le « travail reproductif ». 

Mais au-delà de l’approche conceptuelle, il s’agit ici d’affirmer une posture consistant à reconnaître comme travail ce que les différentes figures[1]de la configuration[2]étudiée reconnaissent elles-mêmes comme étant un travail (Lieber, Hertz et Dahinden, 2010). 

Or, c’est aussi ce droit qui est généralement refusé aux travailleur.se.s du sexe, les privant du même coup de la possibilité de dire la manière dont illes conçoivent leur émancipation (Merteuil et Simonin, 2013)dans un rapport de jouissance et d’aliénation (Naville, 1974). Le travail sexuel fait particulièrement débat au sein de la société et plus particulièrement dans le cadre de la littérature scientifique et féministe. L’usage sexuel de son corps peut-il être reconnu comme travail puis profession (Absi, 2011 ; Béraud, 2013 ; Bigote, 2006) ? 

Nous entendons ici la profession au même sens que celui développé dans la sociologie d’Evrett-C Hughes : 

« Concernant le premier aspect l’auteur raconte notamment comment il été amené à changer de stratégie de  recherche à propos de la question des “professions” :  “dans mes propres recherches je suis passé de la fausse question : “Est-ce que tel métier est une profession » aux questions plus fondamentales : “Dans quelles circonstances les membres d’un métier essaient-ils de transformer celui-ci en profession” et “quelles étapes franchissent-ils pour se rapprocher du modèle valorisé de la profession” (p.77). Il lui est ainsi apparu qu’il n’est pas du rôle du sociologue de dire si un métier est “une profession”[3]ou non mais de comprendre comment se faire reconnaitre comme “un professionnel” constitue un enjeu dans le monde du travail comment certains métiers cherchent, et parfois parviennent, à se promouvoir “en professions” »

 (Lahire, 1998)

En somme, si cette thèse ne fait pas le choix d’aborder frontalement la catégorisation de la pornographie comme travail et comme profession, c’est pour mieux montrer comment des processus internes et externes au travail pornographique et à son organisation permettent de préserver dans un rapport ambivalent de jouissance et d’aliénation le statut quo pornographique. De plus, nous avons ici fait le choix de nous intéresser à une forme spécifique et contemporaine de travail sexuel : le travail pornographique. 

…PORNOGRAPHIQUE…

Celui-ci prend sa forme contemporaine au sein de l’industrie du cinéma après un travail de distinction de la figure de « la pute ». En effet, les premiers films à destination d’un public bourgeois et produit par ces mêmes bourgeois étaient utilisés dans les maisons closes pour faire patienter les clients. En 1975, la pornographie, genre à part et à part entière, se constituera comme industrie indépendante (avec la loi X) de celle du cinéma obéissant à une réglementation spécifique. Le « cinéma X » devra dès lors emprunter un circuit alternatif au cinéma dit « traditionnel », répondant à une réglementation spécifique.  

Baise-moi(2000) de Virginie Despentes et de Coralie Trinh Thi,Lovede Gaspard Noé, pour ne citer qu’eux, témoignent-ils de l’importance de la distinction entre cinéma X et cinéma « érotique » (Simonin, 2015). Or, ces controverses, dont ils ont fait l’objet, existent pour deux raisons : aucune définition satisfaisante de la pornographie n’a été formulée (un décret devait compléter la loi de 1975), et l’interdiction aux moins de 18 ans n’existaient pas à l’époque. Si ces films avaient été classés X cela aurait signifié pour eux, non seulement, le retrait du visa d’exploitation (interdiction totale de diffusion) mais aussi le retrait des subventions dont bénéficie la création cinématographique en France. Les enjeux ne sont donc pas seulement symboliques. 

Toutefois, si vouloir poser une définition de la pornographie semble donc nécessaire (au moins juridiquement), il est tout aussi nécessaire de reconnaître que tous ceux qui s’y sont essayés ont échoué ou, pour le dire en des termes plus optimistes, ont partiellement réussi.

Mais a-t-on véritablement besoin de la définir ? Tantôt jugement esthétique ou moral (« violent », « laid », « dégoutant », « excitant » etc.)(Marzano, 2007, 2003), tantôt pratiques professionnelles, les différentes tentatives de définitions se sont toujours avérées infructueuses (Bertrand et Baron-Carvais, 2001 ; Marx, 2006). Elles tendent soit du côté du produit (le film pornographique) et de son impact, réel ou supposé, sur la société, soit plus rarement du côté de la production (la réalisation du film). Or, ces deux modes définitionnels sont incompatibles (l’un se référant aux contenus fictionnels de cette production cinématographique, l’autre à des pratiques professionnelles conduisant à la production de films ou de scènes). En effet, confondre ces deux objets amène à des contre-sens, pour ne pas dire à des non-sens[4](Di Folco, Carrière et Bourgeois, 2005).

Nonobstant, comment savoir alors si nous étudions bien le travail pornographique ? Si ma position se situe du côté de la production pornographique, comment savoir si elle esteffectivement pornographique ? Posée ainsi, à la fois avec un peu de malice et d’humour, cette question montre bien qu’une telle velléité définitionnelle conduirait à la production d’un essentialisme[5]. Or, nous ne figerons pas une définition a prioride la pornographie. Une telle catégorisation esthétique ou venant qualifier un travail dirait bien plus de chose du chercheur ou de la chercheuse qui l’a produite que de « l’objet » effectivement étudié. Définir la pornographie c’est dire quelque chose de son rapport à celui-ci, c’est déjà poser une grille d’analyse.

C’est pourquoi, nous avons fait le choix d’accéder au terrain avec les yeux de l’évidence ou ceux de la naïveté car pour le dire comme le juge américain Potter Stewart : « Je ne sais pas définir la pornographie, mais je sais la reconnaître. » (Ogien, 2008).

De plus, l’analyse de ces pratiques professionnelles met à jour des processus d’apprentissage et d’incarnation du travail sexuel liés, non seulement, à l’organisation générale du travail pornographique, mais aussi à ses normes et à ses valeurs qui rencontrent celles des corps figurés[6]. Ces professionnels développent une habilité, c’est-à-dire la maîtrise par l’expérience (Béguin, 2010)et l’apprentissage de techniques sexuelles du corps (Mauss, 1934)qui nous autorise à dire qu’il s’agit de corps[7]qualifiés au travail dont le statut (Mazuyer, 2015), comme les aspects (Lynch, s. d.)varient. Ces variations, intégrées à une dialectique du voir et du montrer, sont autant de compétences corporellesqui permettent aux acteurs qui les maitrisent de « faire carrière » en traversant les catégories pornographiques. C’est pourquoi, la notion de compétence corporellese situe dans le prolongement des travaux de Djaouidah Sehili sur les compétences genrées(Séhili, 2003, 2004)en tant qu’elles impliquent une incorporation des normes de genre, de race, de classe, de sexualité, etc. en qualité de normes professionnelles (Séhili, 2017).

Ces apprentissages qu’ils se fassent dans la configuration de l’intime ou dans celle professionnelle sont réinvestis, perfectionnés dans l’une et l’autre. Dans la lignée des travaux de Mathieu Trachman, il nous serait également permis de parler d’une sexualité qualifiée (Naville, 2012 ; Trachman, 2013), pouvant aboutir à une forme de maitrise et d’émancipation de soi (Naville, 1974). 

Nous rendrons compte de ces apprentissages par l’indentification d’une série de techniques du corps (Mauss et Lévi-Strauss, 1993)et d’ingéniosités individuelles dans le cadre de la création pornographique. Néanmoins, cet « acte de création » doit être pensé loin de l’image d’Épinal de la liberté du génie créateur (Kant, 1995), il faut penser ici les engagements et mise en danger de soi dans le cadre d’un processus de travail potentiellement aliénant (Naville, 1974). 

Tournage à Paris, 2017, Tanguy Dufournet

…GAY

Cette double dynamique de jouissance et d’aliénation s’incarne et marque les corps (Andrieu, 2006 ; Brohm, 1988 ; Detrez, 2002). Ces marques sont parfois des stigmates (Goffman, 1975)durables. Au-delà de celui de « pornographe » qui peut conduire à des fermetures de compte par les établissements bancaires, des pertes d’emploi, etc., il y a aussi la fatigue, l’usure et la maladie (le stigmate du corps). Toutefois, ces risques prennent une dimension accrue et spécifique dans le cadre de la mise en image d’une sexualité marginalisée et stigmatisée : l’homosexualité (Chamberland et Théroux-Séguin, 2014 ; Chauvin et Lerch, 2013 ; Fassin, 2008 ; Foucault, 1997). Pour certains, il s’agit d’un « double coming-out »[8]démultipliant ainsi les risques d’une disqualification sociale. 

Si la pornographie est une configuration particulière, dès lors qu’on la réduit à sa production normale(Durkheim, 2013)c’est-à-dire hétérosexuelle, elle devient une configuration spécifique et complexe de par son ambivalence quand il s’agit du travail pornographique gay[9]. Nous pourrions aller jusqu’à parler d’une productionpathologique(Canguilhem, 1972). En effet, nous montrerons à partir des travaux de Foucault et de Jonathan Ned Katz (Foucault, 1997 ; Katz, 2002)que la constitution de la pornographie gay est à la croisée de multiples logiques qui lui en donnent sa forme spécifique. L’homosexualité a été élaborée dans sa forme contemporaine en interaction avec l’instituation[10]de l’hétérosexualité. Au cours du 20esiècle, dans un contexte de baisse de la natalité, de développement industrielle et d’urbanisation, l’hétérosexualité est devenue progressivement l’attribut d’une classe bourgeoise dominante, là où l’homosexualité a été ciblée comme pathologiqueet déviante (Tin, 2008). L’homosexualité est constitutive de l’hétérosexualité dans sa forme moderne. Ainsi la mise en image d’une sexualité « pathologique » par les anormaux(Foucault, 2005)eux-mêmes ne peut-elle pas être comprise de la même manière que celle d’une sexualité dominante dans son « fonctionnement normal ».

De la même manière, les risques de contamination par le VIH (et par d’autres IST[11]) est également accru quand on est gay. Pourtant, certains mouvements communautaires LGBT[12], qui exigent l’interdiction des films bareback et des boites de productions pornographiques qu’elles imposent le port du préservatif, revendiquent l’égal accès au don du sang. Ce type de discours paradoxaux repose sur l’idée que le don du sang est un « droit » et qu’il y aurait ainsi une inégalité de traitement dans l’accès à ce droit. Or, la transformation d’un « devoir » (donner son sang) en droit ne va pas de soi. C’est pourquoi, la stratégie militante a consisté à dénoncer l’exclusion d’une population en raison de son orientation sexuelle, plutôt que de cibler une pratique sexuelle reconnue épidémiologiquement « à risque » : la sodomie[13]. Or, cela reviendrait dans les faits au même. En effet, si nous considérons que la sodomie est une « pratique à risque » alors l’impact d’exclusion sera quand même maximisé sur la population gay chez qui elle est massivement intégrée aux pratiques sexuelles. Par conséquent, le choix de cette mise à l’écart par les autorités sanitaires, bien que problématique et critiquable sur d’autres aspects, repose sur des données épidémiologiques dont la prévalence supérieure du VIH chez les HSH (les Hommes ayant des rapports Sexuels avec d’autres Hommes)[14]

Ici, la maladie est un catalyseur intéressant de certaines représentations sociales (usage ou non du préservatif, utilisation de la PrEP[15], etc.). Par exemple, le passage d’un acteur de la pornographie hétérosexuelle à la pornographie gay est considéré comme une conduite à risque de la part des autres acteurs hétérosexuels.De la même manière, l’usage ou non du préservatif conduit à cibler certains corps comme « malades » et d’autres non (Ribeiro, 2015). Ainsi sodomiser un acteur sans préservatif tend à donner l’image que le « passif[16] » est sain. Autrement dit, le préservatif devient le marqueur de la maladie. 

C’est pourquoi, le bareback[17]apparaît de moins en moins négativement et qu’un rapport de force se joue actuellement entre les financeurs-diffuseurs (Pink TV, Canal Plus, etc.) et les boites de production à la faveur du développement de la PrEP. La PrEP a opéré un changement de paradigme dans le cadre de la prévention et de la lutte contre le VIH. En effet, nous sommes passés d’une prévention « manuelle » à une prévention biomédicale. Elle consiste en la prise d’un médicament (le Truvada©), normalement utilisés dans la trithérapie, par des personnes non-porteuses du virus et selon un schéma défini. Le respect de ce schéma de prise peut, selon les études, diminuer les risques de contamination par le VIH de 99,9% (autant que le préservatif). Toutefois, il ne protège pas contre les autres IST. 

Cet enjeu de santé et de risque au travail est à comprendre dans une perspective historique où la communauté gay a été fortement impacté par les « années sida » (Girard, 2014 ; Grmek, 1989 ; Mendes-leite, 2016 ; Pollak, 1988), ce qui s’est également traduit dans des controverses autour des pratiques pornographiques. La santé, malgré la prise de risque, devient donc aussi vecteur de la qualification pornographique. Un corps malade devenant, quant à lui, un corps disqualifié.

En somme, là où le travail pornographique gay peut permettre l’appropriation de son corps et de son « identité sexuelle » mais aussi de son image et pouvant jouer un rôle dans l’amélioration de l’estime de soi, il peut aussi être l’outil d’une aliénation de soi. 

Or, comme nous le développons dans la thèse, le milieu pornographique, dans son ensemble, faisant l’objet de processus historiques de précarisation et d’invalorisation du travail (Lallement, 2007 ; Naville, 2012 ; Rozenblatt, 2017), a vu ses modes de diffusions et son modèle économique muter, ce qui a impacté avec force les organisations de travail et les différentes figures dans le cadre de leur activité professionnelle. Dans une configuration globalisée où la valeur de la production du travail est captée par le capital et où celui-ci innove pour accroitre ses bénéfices, la compréhension des mécanismes d’aliénation et de jouissance (Naville, 1967)permet de saisir les modifications des modes d’appropriation de soi et de son corps dans ces configurations spécifiques où l’impact de ces « innovations capitalistiques » est maximisé. Prise de risque, mise en dangers et dépassement de soi, performance, reproduction d’images idéelles, espace de socialisation et de concurrence, le travail pornographique gay est à l’intersection d’une multiplicité de problématiques et de structures sociales (milieu professionnel, milieu militant, milieu communautaire LGBT+) qui sont autant de contraintes que d’espaces de libertés potentielles. 

Tournage à Paris, 2017, Tanguy Dufournet

PROBLÉMATIQUE

C’est pourquoi, la thèse répond à la problématique suivante : En quoi le travail pornographique gay est-il typique des rapports de travail en tant qu’il est aussi une configuration spécifique où s’imbrique des processus contradictoires d’aliénation et de jouissance (possession/émancipation) de soi ? 

ÉPISTÉMOLOGIE

À cette thèse s’adjoint une ambition épistémologique et méthodologique. Épistémologique d’abord. Le travail et la sexualité sont communément admis comme étant des faits sociaux totaux (Mauss, 2012). Néanmoins, dans le cadre de cette configuration spécifique qu’est le travail pornographique gay, leur analyse tendrait à indiquer que chaque fait social total peut se superposer à un autre pour éclairer, d’un autre point de vue, ce même phénomène d’innovation capitalistiqueconduisant à l’invalorisation massive du travail (Rozenblatt, 2017).  

Nous l’apercevons et nous en varions les points de vue, les profils, les esquisses, mais en chaque point de vue c’est ce même phénomène qui apparaît, qui se montre tout entier. Cela signifie que le phénomène existant que nous ciblons ne se confond pas avec la manière dont il se présente à nous, avec ses modes de présentations, avec ses aspects, avec ses points de vue (Brentano, 2017). Le travail et la sexualité sont donc des prismes à l’aune desquels il est possible d’étudier le travail pornographique gay, et plus largement les mutations en cours dans les sociétés dites post-industrielles.

Par ailleurs, il s’agit également d’affirmer une posture radicale : celle d’une sociologie située (Hooks et Gay, 2015). Située car produite à partir de notre point de vue spécifique sur l’objet analysé. Située car elle assume une remise en cause de l’objectivité ou de l’objectivation sociologique telle qu’elle s’est constituée dans la discipline comme un « point de vue neutre » sur le monde, dont les représentants sont d’abord les hommes hétérosexuels cisgenres et blancs. Une sociologie située donc pour produire non plus un discours d’en haut, un discours sur, mais un dialogue avec (Espínola, 2013). 

C’est dans ce cadre que l’analyse des rapports de travail au sein de la pornographie gay est posée. Une analyse qui assume de saisir les faits sociaux étudiés à partir de ce qu’ils vont questionner, bousculer, heurter, conforter dans notre subjectivité (Hert, 2014). C’est aussi cette mise en dialogue de soi qui a permis de saisir des dynamiques complexes et paradoxales au sein du travail pornographique gay. 

Ainsi, saisir le travail pornographique gay nécessite-t-il de réinterroger les cadres de la sociologie du travail au prisme d’une sexualité marginalisée et stigmatisée (Chauvin et Lerch, 2013 ; Fassin, 2008). C’est également pourquoi, nous avons essayé de repenser l’approche configurationnelle de Norbert Élias et l’intersectionnalité[18]dans une perspective matérialiste (les corporéités). En effet, nous pourrions, en une certaine mesure, reprocher à Elias un certain idéalisme dans sa conception des con-figurations(Delmotte, 2010 ; Elias, Heerma van Voss et Stolk, 1991). Les figures doivent s’incarner. Elles sont attachées à une « réalité », une « matière » : le corps (Andrieu, 2006 ; Béguin, 2010 ; Mazuyer, 2015). En somme, les configurations sont à la fois les structures matérielles et les régimes représentationnelles qui s’imposent aux corps pour les former. Ainsi figurer c’est à la fois exister, se montrer, au sein d’une configuration et être vu, reconnu, par d’autres figures et corps de cette configuration. Sur le corps auquel s’applique les figures dans une dialectique du voir et du montrer s’opère des variations d’aspect (Lynch, s. d.). Ces variations m’ont permis de mettre à jour différents niveaux d’intelligibilité[19]ensuite affinés par l’approche intersectionnelle analysée, entre autre, par Sirma Bilge (Bilge, 2010 ; Chauvin et Jaunait, 2015 ; Fassin, 2015). 

C’est pourquoi, il est possible de saisir de manière très fine du niveau existentielle/phénoménologique (Husserl, 2010, 2014 ; Sartre, 2012)au niveau macrosociologique (Durkheim, 2005)les rapports de dominations et les processus coextensifs de la configuration étudiée. Ici, les concepts de « jouissance » et « d’aliénation » dans leurs rapports sociaux marchands seront fortement mobilisés. Néanmoins, nous pensons que l’approche choisie par cette thèse dépasse largement le cadre navillien de leur usage strictement économique. 

Tournage à Paris, 2017, Tanguy Dufournet

HYPOTHÈSES 

Dans ce cadre général, nous avons formulé une série d’hypothèses auxquels nous tâcherons de répondre : 

  • Le travail pornographique gay en tant que configuration marginalisée, stigmatisée et donc précarisée est un espace d’expérimentation privilégié des innovations capitalisteset des mutations du travail en cours. Nous supposons donc que l’impact sur cette configuration des mutations du travail est démultiplié en raison des processus d’invalorisation du travail mais également en raison du flou juridique et institutionnel dans lequel est laissé l’industrie pornographique. 
  • Le travail pornographique gay est une configuration qualifiante au sens où elle favorise le développement de techniques du corps par l’expérience et les apprentissages tout en fournissant un espace « communautaire » et professionnel qui permet à ses figures une jouissance de leur « identité sexuelle » et de s’affranchir en tant que d’individu. 
  • Le travail pornographique gay suppose une gestion aliénante des risques par les corps. Néanmoins, par les effets conjugués de la précarisation des organisations du travail et de l’histoire du SIDA au sein de la communauté gay, nous supposons que cette gestion du risque s’est transférée de l’entreprise pornographique aux individus qui doivent alors en assumer la responsabilité pleine et entière. 
  • Enfin, le travail pornographique gay permet la mise au jour d’un continuum gay[20], différent du continuum lesbien (Adrienne Rich, 1981 ; Chamberland, 1989), qui tend à abolir les catégories sexuelles telles qu’elles se sont constituées au 20esiècle. 

MÉTHODE ET TERRAIN

Pour répondre à ces hypothèses et à notre problématique, nous avons doté cette recherche d’un cadre méthodologique atypique. 

Tout d’abord, l’image photographique (Chauvin et Reix, 2015 ; Maurines, 2012)a joué un rôle méthodologique tout à fait spécifique. En effet, servant à la fois à rendre compte du terrain et des pratiques en œuvre, elle a également permis, par le système de l’autoconfrontation (Cesaro, 2012), d’interroger les différentes représentations en œuvre. Néanmoins, si l’image apparaît être un outil parfaitement malléable sur lequel peut s’appliquer les méthodes qualitatives et quantitatives, nous n’en avons eu qu’un usage « qualitatif ». Les photographies étant alors utilisées comme « déclencheur de parole » favorisant la mise en place d’un référentiel commun aux échanges. De plus, elles permettent d’étayer mieux que de longues descriptions les rapports de travail entre les différentes figures. 

Par ailleurs, si des entretiens semi-directifs ont également été réalisés, ils se sont adjoints de nombreux échanges informels de long court (4 ans) et de la mise en place d’une observation participante. En effet, dans le cadre de ce travail de recherche, j’ai été amené à assister, entre autres, à de nombreux tournages où j’ai été investi de la mission de « caméraman » objectivant ainsi ma posture d’observateur et me donnant donc une « légitimité » et une prise directe avec mon terrain. 

Ce terrain s’est limité au travail phonographique gay sur le territoire métropolitain français.  J’ai suivi en particulier une boite de production sur un an et rencontrer de nombreux acteurs et réalisateurs d’autres boites de production. Le milieu pornographique gay étant restreint, ils ont de nombreuses interconnexions. Un acteur pouvant tourner pour plusieurs productions. 


Après le tournage, le nettoyage – Paris, 2017, Tanguy Dufournet

[1]Le terme figure vient du latin figuraqui signifie « forme » ou « forme extérieur d’un corps ». Je pense ici au rôle de la forme vis-à-vis de la matière chez Aristote. Nous pourrions ainsi dire que figurerc’est faire sens, c’est prendre forme.

[2]Nous empruntons ce concept et outils à la sociologie de Norbert Elias. Une configuration c’est littéralement « faire figure avec ». Ainsi le « terrain » sur lequel nous avons enquêté est-il une configuration. 

[3]Souligné par nos soins

[4]Nous pensons particulièrement à l’article « Porno » de Dominique Folscheid, in Dictionnaire de la pornographie, qui est exemplaire en la matière. 

[5]L’essentialisme est une manière d’attribuer certaines caractéristiques à la nature afin de leur donner un caractère immuable. Toutefois, selon nous, tout essentialisme est production d’une hiérarchie (au sens où il la produit et qu’elle le maintien, ou inversement). 

[6]Selon nous, la « figure » telle qu’elle est développée dans la sociologie de Norbert Elias, manque de matérialité. Pour le dire autrement, il nous a semblé que la figure liée à une configuration donnée se confondait avec le supportsur lequel elle prend forme. C’est pourquoi, nous distinguons ici « corps » et « figures ». Nous voulons lui donner corps. Selon nous, le corps traverse les configurations, là où la figure est liée à une configuration donnée. Autrement dit, la figure serait donc la représentation d’un statut professionnel, ou bien d’un phénotype individuel ou collectif, etc. qui viendrait formerou informerdans une configuration donnée un corps ciblé. Elle est le corps tel qu’il est perçu et tel qu’il donne à se voir.

[7]Dans notre conception du corps, la déliaison entre une affectivité ou une subjectivité et le corps dit « organique » ou « biologique » n’a aucun sens. Nous ne nous situons pas dans une approche dualiste. En effet, nous n’estimons pas qu’il soit nécessaire de rentrer dans des considérations métaphysiques et de démontrer l’existence d’une âme pour admettre que le corps est aussi le lieu de la manifestation consubstantielle d’une conscience. 

[8]Issu d’un entretien avec un réalisateur et producteur

[9]Nous emploierons le terme « gay » plutôt que celui de « homosexuel ». En effet, nous pensons que le terme d’homosexuel est générique. Il rend aussi bien compte de l’homosexualité féminine que masculine. À ce sujet, le mouvement féministe et lesbien radical estime que l’homosexualité féminine n’est pas le corolaire de l’homosexualité masculine. C’est pourquoi, il est préférable d’opérer une distinction lexicale. De plus, le terme « gay » nous est apparu comme étant déjà une « catégorie » constituée au sein de diverses configurations : la configuration pornographique, la configuration marketing/capitalistique, et la configuration militante. Il se situe donc à la croisée d’une multitude de dynamiques contradictoires qui favorisent sa déconstruction et la mise à jour de processus complexes et intersectionnels que nous entendons montrer. Par ailleurs, une légende semble indiquer que le terme « gay » renvoie à un sigle signifiant « Good As You » (littéralement « aussi bien que toi ») qui révèlerait ainsi son caractère subversif face à une hétérosexualité aux prétentions hégémonique. 

[10]Nous avons hésité à utiliser le terme d’institutionnalisation. Toutefois, le néologisme d’instituation nous paraît plus juste. En effet, il s’agit bien de montrer comment l’hétérosexualité s’est constitué, comment elle a été instituée avant ensuite d’être institutionnalisée.

[11]Infections sexuellement transmissibles. Cette dénomination est préférée à MST (Maladies sexuellement transmissibles) car elle permet d’inclure, par exemple, les Phtirus pubis(les morpions)

[12]Lesbiennes, Gay, Bi, Trans

[13]Ce retour dans le langage associatif LGBT à une désignation par pratique plutôt que par « identité sexuelle » est tout à fait exemplaire en ce qu’il indique un retour à d’anciennes formes de désignation/catégorisation. 

[14]Données issues de l’institut de veille sanitaire (InVS)

[15]PrEP : Prophylaxie Pré-exposition

[16]Celui qui est pénétré

[17]Le Bareback n’est pas à confondre avec « la barbaque », c’est-à-dire le morceau de viande. Nous ne doutons pas pourtant que cette représentation peut jouer dans l’usage du terme. Néanmoins, le Bareback désigne une catégorie pornographique mais aussi une pratique et une culture sexuelle qui consiste à avoir des rapports sans préservatif. Littéralement le terme signifie « monter à cru » c’est-à-dire sans selle. 

[18]L’intersectionnalité consiste en l’analyse des interactions complexes entre différentes « catégories de domination » comme, par exemple, la classe, la « race » et le genre. 

[19]Le corps est ici à saisir à au moins trois niveaux et modèles : le modèle institutionnel (le corps de métier), le modèle pragmatique (pratiques endogènes et exogènes, alloplastiques et autoplastiques), le modèle discursif (Brohm, 1988)

[20]Le continuum gay renvoie en partie à ce qu’Adrienne Rich a conceptualisé avec le continuum lesbien dans le cadre d’une contrainte généralisée à l’hétérosexualité. Il cherche, en une certaine mesure, à rendre compte d’une solidarité masculine qui implique la totalité des hommes cisgenres (concernant les hommes trans, il faudrait poser l’hypothèse et la documenter. Nous n’avons pas assez d’éléments pour y répondre). Or, nous pensons qu’il s’agit même d’une relation généralisée qui vise à produire et entretenir les différentes formes de masculinités. Dans ce cadre-là, les pratiques « homosexuelles » (même si elles ne sont pas identifiées comme telles) et l’homo-erostisme vise à leur reproduction.  

Carnet de recherche de Tanguy DUFOURNET