Démarche et problématiques de recherche

L’exercice de la sociologie présuppose un acte radical : considérer la parole de la figure la moins élevée dans l’échelle sociale à égalité avec celle la plus hautement valorisée. Cependant, l’émergence de la question des discriminations, et plus particulièrement celle du genre, dans les Sciences Humaines et Sociales a permis de révéler un impensé de l’épistémologie contemporaine latent depuis Platon. Malgré de nombreuses « révolutions scientifiques » (Koyré, 1957 ; Kuhn, 1962 ; Bachelard, 1938) et des tentatives de rompre avec l’épistémologie platonicienne (Nietzsche 1885 ; Deleuze 1966 ; Cassirer 1983), les représentations de genre mises en place dans la philosophie de cet antique auteur irriguent encore jusqu’à aujourd’hui les discours de nos chercheur.e.s occidentaux.

Un « monde clos »

L’analyse du droit maternel dans l’antiquité de Bachofen faisait le postulat d’une forme de polyandrie des femmes primitives qui considéraient que tous les hommes étaient des accidents de la reproduction. Ainsi le l’hypothèse est-elle que la domination paternelle est, dans l’antiquité, une manière de cacher que les hommes ont été soumis à un matriarcat. C’est pourquoi, dans le Timée1 et dans le Phédon se développe la théorie du beau danger2. Ne sachant comment prouver l’existence du « monde des Idées » contre la khora et se faisant comment affirmer la domination de la rationalité contre cette archi-terre hystérique, le philosophe exige un vote – entre hommes et aristocrates grecs. En somme, nous avons à la base de toute la science, et en particulier de la philosophie occidentale, une incertitude, un appel à un décisionnisme de notre savoir qui implique une conception résolutive de l’ontologie. N’est-ce pas cela la domination paternelle et patriarcale ? En ce sens, « être homme » consisterait à imposer le discours (logos), à en affirmer la primauté.

C’est pourquoi, le dualisme entre diverses notions comme rationalité et émotion, être et apparence, etc. est, selon moi, révélateur d’une bi-polarisation non seulement sexuée mais aussi classiste de notre paradigme scientifique. Ainsi est-il nécessaire de comprendre que derrière ces oppositions se cachent une hiérarchisation multifactorielle et une structuration multidimensionnelle de nos modalités de réflexion.

Les défis d’une sociologie libérée de ses présupposés

Or, comment pouvons-nous analyser et rendre compte légitimement des stratifications, des discriminations et du vécu discriminatoire si le cadre conceptuel avec lequel nous appréhendons la réalité participe lui-même à la production de ces stratifications ? Dans ce contexte, le rôle de la sociologie et de la philosophie n’est-il pas de « renverser le platonisme » en permettant à la science de se doter d’une nouvelle epistémé (Foucault, 1966) visant à forger de nouveaux concepts pouvant à leur tour contribuer à faire émerger des configurations égalitaires ?

« Être capable de faire quelque chose de nouveau » est une volonté qui a donné vie à l’œuvre de Norbert Elias, comme certainement, encore aujourd’hui, elle anime la production de nombreuses chercheures et de nombreux chercheurs. C’est précisément ce à quoi tend mon travail.

Des processus aveugles

Les outils forgés dans la sociologie d’Elias pourraient être utilement mobilisés pour nous ouvrir quelques perspectives. L’objectif de son travail était de « penser ensemble, et dans le temps long de l’histoire, l’évolution des structures psychiques, mentales et affectives des individus et celle des structures sociales et politiques des groupes qu’ils forment ». C’est cela qui, dans sa pensée, définit la civilisation. Comme Frantz Fanon, il est contre toute conception substantialiste de celle-ci, la rendant clairement irréductible à un ensemble de nations ou de peuples, ainsi qu’à « la somme des réalisations ou des caractéristiques de ces ensembles ». On pourrait également gloser Rousseau et sa notion de perfectibilité pour préciser son  concept étant donné que la civilisation est conçue comme un processus pouvant être régressif ou progressif sans objectif défini et surtout sans commencement ni fin : un « processus aveugle », « non planifié ». Ainsi les « processus civilisateurs » et « décivilisateurs » fonctionnent-ils ensemble dans une dynamique qui leur est propre et interchangeable. Or, les sciences humaines et sociales sont-elles en mesure de rendre compte des rapports de socialisation spécifiques que ces configurations mouvantes impliquent ?

Penser les configurations

Pour cela les configurations doivent être pensées comme des processus dynamiques, fluides, et ancrés dans une temporalité, une historicité. Autant dire qu’une configuration est à la fois un espace – plus ou moins grand – et un moment – plus ou moins long. Ce sont précisément celles-ci qui vont constituer, selon moi, la véritable avancée méthodologique de la sociologie contemporaine. Elias en fait l’objet de sa sociologie, au sens des « réseaux tissés par les relations de divers types existant entre individus ou les hommes ensemble ».

Or, la question des outils à notre disposition pour penser ces configurations peut s’avérer particulièrement épineuse. En effet, dans Qu’est-ce que la sociologie ?, Elias explique qu’il faut se doter de concept qui  « s’applique[nt] aussi bien aux groupes relativement restreints qu’aux sociétés formées par des milliers ou des millions d’êtres interdépendants » et « à l’aide [desquels] on peut desserrer la contrainte sociale qui nous oblige à penser et à parler comme si “l’individu” et “la société” étaient deux figures différentes et de surcroît antagonistes ».

Les configurations intersectionnelles

Le concept exposé par Sirma Bilge dans son article Théorisations féministes de l’intersectionnalité semble poser, sans pour autant s’y réduire3, les mêmes exigences méthodologiques et épistémologiques que la configuration chez Elias.

L’intersectionnalité est l’une des plus importantes innovation théorique de ces dernières années dont la montée « a été facilitée par la mise en doute des vérités scientifiques et les critiques du positivisme encouragés par le postmodernisme [et les approches poststructuralistes], ce qui, dans la sociologie contemporaine, a conduit à l’abandon des explications unidimensionnelles de l’inégalité sociale, qui la réduisaient aux rapports de classe, et à un gain d’intérêt pour les questions de l’inégalité complexe et des discriminations multiples (Therborn 2000) ».

Ainsi l’intersectionnalité représente-t-elle un moyen concret de repenser – jusqu’au renversement peut-être – notre paradigme platonicien en situant la production de nos connaissances et de nos savoirs dans des configurations spécifiques. Elle renvoie « à une théorie transdisciplinaire visant à appréhender la complexité des identités et des inégalités sociales par une approche intégrée. Elle réfute le cloisonnement et la hiérarchisation des grands axes de la différenciation sociale que sont les catégories de sexe/genre, classe, race, ethnicité, âge, handicap et orientation sexuelle ». L’approche intersectionnelle va plus loin. Elle suppose l’interaction de l’ensemble des ces catégories et des processus d’oppression dans « la production et la reproduction des inégalités sociales ».

La spécificité en question 

En ce sens, configuration et intersectionnalité semblent être les deux faces d’une même pièce : ont-elles alors une ou des différences significatives l’une avec l’autre ?

Selon Bilge, l’intersectionnalité présuppose six conditions de base4 qui toutes semblent pouvoir être reformulées dans le cadre de la sociologie éliassienne des configurations. Néanmoins, on pourrait croire que la spécificité serait le point de clivage qui déterminerait plus précisément l’intersectionnalité. Cependant, Bilge signale que l’analyse intersectionnelle doit développer une approche archéologique pour la rendre « plus attentive aux spécificités historiques des formations sociales afin d’éviter l’écueil réductionniste [et] parce qu’elle [doit montrer] la pertinence des analyses qui se penchent sur les spécificités historiques des formations sociales de race, de classe et de genre, tout en reconnaissant et en examinant leurs interdépendances ». En somme, comme pour les configurations, toute forme intersectionnelle est spécifique c’est-à-dire le produit d’une histoire et d’un temps plus ou moins long avec ses continuités et discontinuités discursives.

Matrice de la domination et intersectionnalité : le problème de la monade

En quel cas la distinction doit-elle s’effectuer à partir du niveau d’analyse employé comme le suggère Collins ? La configuration est-elle ce qu’elle appelle « la matrice de la domination » ? « Elle utilise l’intersectionnalité pour désigner les formes particulières que prennent les oppressions imbriquées dans l’expérience vécue des individus et la matrice de la domination pour désigner leurs organisations sociétales ».  Or, cela reviendrait à valider une distinction théorique et sans réel sens pratique que constitue la séparation entre les niveaux macro-sociologique et micro-sociologique. En effet, sans configuration ou sans matrice de la domination, aucune figure intersectionnelle ne pourrait exister. L’inverse est aussi vraie. En effet, « l’intersectionnalité constitue, au sein du discours féministe, un point nodal dans le sens entendu par Laclau et Mouffe (1985), c’est-à-dire un signe dont le sens est en constante négociation (Egeland & Gressgård 2007) ».

On peut penser ici au concept essentiel à la philosophie de Leibniz qui préfigure largement la conception hursselienne de la monade. Pour Leibniz, elles sont indivisibles, elles ne sauraient ni naître ni périr (comme les processus aveugles dont nous parle Elias). Elles sont différentes les unes des autres et sont soumises à un changement interne perpétuel. En développant sa vie individuelle, chaque monade/figure développe ou déplie son rapport au monde. Pour penser le monde nous sommes toujours conduits à contester l’intériorité (existentialisme) alors que la relation au monde signifie que le monde est hors de nous et qu’il est en nous. Ainsi, avec Husserl, la monade en vient-elle à caractériser un rapport intersubjectif c’est-à-dire tout à la fois une conscience individuelle, une individualité offrant un point de vue unique et original sur le monde et aussi une totalité close. En somme, elles sont à la fois produit et productrice des configurations avec leurs structures propres.

Par conséquent, accepter la distinction entre intersectionnalité et configuration reviendrait à assumer une distinction entre macro et micro, alors que l’un et l’autre ne sont, comme le dirait Spinoza, que deux modes d’une même réalité. L’intersectionnalité présuppose une configuration.

Complexifier pour sortir des approches binaires : quelle méthode ?

C’est pourquoi, il faut saisir ensemble l’individu et la société, la liberté et le déterminisme. Autrement dit,  renouer à la fois avec l’individualisme wébérien et l’holisme durkheimien. Pour Elias, la configuration permet de ne pas choisir entre l’un ou l’autre, considérant que ce sont deux points de vue complémentaires : « d’un coté, tout individu « dépend », dès avant sa naissance, de ses relations à de nombreux autres individus ; de l’autre, la société, ses structures et ses institutions « dépendent » des actes imbriqués d’individus socialisés, le plus souvent de générations successives de tels individus ».

Ainsi poser le problème de l’intersectionnalité pour savoir si elle représente un état (ontologie) ou un outil (épistémologie) est-il un non-sens. Ce n’est pas non plus ce qui la distingue des configurations. C’est pourquoi, Sirma Bilge nous invite à « traiter à cet égard l’intersectionnalité comme un méta-principe devant être ajusté et complété en fonction des champs d’études et des visées de la recherche, et d’en accepter les mises en application plurielles ».

Une telle approche nécessite de complexifier les niveaux d’analyse et d’adapter notre méthodologie de recherche en retravaillant les outils de la sociologie et les concepts de la philosophie. Ici, l’intersectionnalité semble permettre d’analyser les formes de domination et de discrimination non pas séparément mais dans les liens qui se nouent entre elles. Son principe réside dans le fait que le « sexisme », le « racisme » et les rapports de domination entre catégories sociales (les classes), et à l’intérieur même de ces catégories, ne peuvent être appréhendés et étudiés indépendamment les uns des autres.

Les niveaux d’analyse

Patricia Hill Collins et Nira Yuval-Davis ne prennent en compte que quatre niveaux qu’elles analysent à la fois dans leur dimension micro et macro. Très souvent ces niveaux se recoupent. Elles appellent ceux-ci des « domaines de pouvoir5 » qui regroupent les deux dimensions repérées par Kimberly Crenshaw c’est-à-dire « l’intersectionnalité structurelle » – marginalisation liée aux barrières structurelles – et « l’intersectionnalité politique » – marginalisation découlant du fait d’être situé dans des groupes dont les intérêts politiques sont conflictuels.

Pour ma part, j’estime que leurs approches peuvent être combinées et formées une grille d’analyse à cinq niveaux :

– Structurel : Il s’agit d’étudier les lois et les institutions en tant qu’organisations sociales, politiques et économiques ;

– Disciplinaire : Il s’agit d’analyser la gestion administrative et bureaucratique dans sa dimension sociale, économique et politique ;

– Hégémonique ou représentationnel : Il s’agit d’examiner les niveaux des représentations culturelles  et idéologiques des divisions sociales ayant cours dans la société et la manière dont elles sont naturalisées ;

– Intersubjectif : Il s’agit d’approfondir les relations, quotidiennes ou non, de pouvoir et d’affect entre les figures, traversées par diverses hiérarchies, dans des situations informelles ou institutionnelles ;

– Expérientiel : Il s’agit de capter l’expérience subjective des individus, la perception qu’ils ont d’eux-mêmes (conscience individuelle, conscience de soi) et leurs attitudes face aux autres (rapport au monde).

L’ethno-méthodologie, le poststructuralisme  et le soi-dialogique

Ce modèle permet de contextualiser le vécu des personnes interrogées afin de borner, de saisir et de donner sens à l’ensemble des informations, qu’elles soient transmises ou non. Cela nécessite de lier tout à la fois une approche qualitative (entretiens semi-directifs, biographiques, observation, etc.) et quantitative (étude statistique, questionnaire, analyse d’archives, analyse lexicale, etc.). En ce sens, l’ethno-méthodologie nous permet d’exploiter un matériel sociologique rigoureusement construit.

De plus, ces méthodes d’enquête conjuguées à une épistémologie poststructuraliste postulant que la culture humaine pourrait être étudiée et comprise au moyen de modèles structurels basés sur le langage nous permettraient de mieux utiliser le concept développé par Bakhtine, dans son Esthétique de la création verbale : le « soi-dialogique ».

Précisé par Buitelaar, le concept de « soi-dialogique » aide à examiner les identifications intersectionnelles « sous forme de dialogues entre les multiples voix du soi, où chacune des voix est inscrite dans les répertoires de pratiques, de caractères et de discours traversés par des rapports de pouvoir spécifiques ». Son point de départ doit, selon moi, être une invitation à se situer : « qu’est-ce qui fait votre différence ? Qu’est-ce qui vous caractérise ? Dans quelle situation cela est-il important ? », etc.

Repenser la sociologie du travail et des organisations

Dans ce cadre, l’intersectionnalité nécessite-t-elle une redéfinition des outils utilisés par la sociologie du travail pour analyser des stratifications sociales et des dynamiques multiples (sociales, culturelles, économiques et politiques) qu’elle sous-tend ?

Les mutations complexes du travail liées à diverses dynamiques (mondialisation, nouvelles technologies, espace public-privé, etc.), dont la progression constante des interdépendances économiques, politiques, culturelles, militaires, etc., conduisent déjà à une re-formulation des catégories sociologiques pour en rendre compte.

Toutefois, l’intersectionnalité a été formalisée dans le cadre d’une analyse des enjeux de pouvoirs, en particulier politique, sans pour autant s’intéresser au travail alors qu’on observe de plus en plus son rôle dans l’organisation de stratifications, de hiérarchisations sociales et dans la production ou le renforcement des discriminations.

Le travail comme configuration intersectionnelle

Sainsaulieu nous indique qu’il nous faut privilégier l’analyse de l’entreprise dans son rapport à la société globale, conçue comme l’environnement culturel, économique et politique de l’activité de la firme. Il s’agit donc d’interroger avec lui notre capacité collective à admettre que les organismes productifs puissent être porteurs d’une réalité sociale spécifique et de faire des entreprises, des espaces de débats démocratiques. Autrement dit, des espaces de négociation et de conflit, traversés par des enjeux de pouvoir.

En effet, la sociologie des organisations met en évidence que la rationalité des acteurs n’est ni purement économique ni purement affective, qu’elle correspond à la volonté et à la capacité à définir les règles de l’organisation ou à s’y soustraire. La dimension culturelle est donc essentielle, et impacte les processus identitaires en fonction des moyens dont disposent les individus pour obtenir la reconnaissance d’autrui. Partant de ce constat Sainsaulieu avait formalisé quatre idéaux-types des identités (le modèle fusionnel, affinitaire, négociant, de retrait) au travail, qui fut poursuivi dans les années 80 par le sociologue Claude Dubar. Néanmoins, il doit être nuancée. En effet, son analyse des associations montre que son cadre analytique n’est que peu pertinent. Par exemple, le travail des animateurs socioculturels se comprend mieux à travers l’examen de leur activité professionnelle que par l’étude de leur association de rattachement. Ainsi le manque de Sainsaulieu semblerait être la non-mise en lien entre le métier, et le contenu de l’activité.

La multiplication des formes de travail nous invite donc à porter une attention particulière aux différences d’organisation en innovant continuellement dans nos recherches. C’est pourquoi, il faut à chaque fois nous intéresser à leur impact sur les statuts, les conditions de travail ainsi que les trajectoires (carrières, etc.). De la même manière, l’estime ou la mésestime de soi, au sens de rapport à soi (valeur d’accomplissement, etc.) doit être interrogé en même temps que l’effet que les métiers peuvent avoir sur le corps des individus et sur leur intimité.

Un savoir social incorporé

Aborder le problème de la transformation des corps en corps-outils ou en corps standardisés, de la gestion de la vie intime, mais aussi de la prise possible de produits psycho-actifs pour maîtriser ou pousser encore davantage ses performances revient à interroger le rôle du travail dans l’incorporation des normes. Quelle incidence de la normalisation, de l’autonomisation, etc., des tâches ? Quelle perception des corps et de leurs usages dans ces espaces de socialisation ? Comment cela participe-t-il à reconfigurer l’intimité ainsi que les frontières et l’articulation entre différentes identités (professionnelle, familiale, etc.) ?

Pour Elias, ces configurations jouent un rôle important dans la propagation de nouvelles normes. Sous l’action de différentes instances, des règles se fixent rituellement de telle ou telle manière qu’elles reproduiront automatiquement tant que n’interviennent pas de profondes modifications dans la structure des rapports sociaux. Ainsi la contrainte se mue-t-elle au fil des générations en autocontrôle.

On peut parler ici d’habitus. Il désigne chez Elias le « « savoir social incorporé » qui se sédimente au cours du temps et façonne, telle une « seconde nature », l’identité tant individuelle que collective des membres d’un groupe humain ». Cependant, le concept de bio-pouvoir me semble mieux intégrer les différents niveaux d’analyse (macro et micro). En effet, il est un type de pouvoir qui s’exerce sur la vie. Dans sa version politique, étatique, le biopouvoir prendra en charge la vie, non plus des âmes, mais des hommes, avec d’un côté le corps (pour le discipliner) et d’un autre la population (pour la contrôler). L’élément commun au corps et à la population, c’est la norme.

La norme est donc incarnée dans un corps. Il y a une copropriété du vécu des discriminations et des rapports de domination. Pour ainsi dire, les corps sont habités, possédés par des configurations intersectionnelles.

Des identités plurielles

Les catégories de différence doivent être remises en cause afin de rejeter toutes tentations qui nous mèneraient à réduire de l’extérieur un individu à une caractéristique. Son identité est multiple. Un élément de celle-ci, dans telle ou telle configuration, peut être plus signifiant qu’un autre, mais cela ne sera donné que dans une approche intersectionnelle et ne signifiera pas qu’il sera délié des autres. Accepter autrui dans toute sa complexité et sa globalité n’est pas un geste simple. C’est l’expression d’une volonté orientée par une certaine idée de ce qu’est la sociologie.

Cela en passe par une nécessaire démocratisation de nos pratiques qui les engagent dans une posture réflexive et critique puisque sujette à débat. Dès lors, il convient de reconnaître que les identités, ces corps, échappent à nos catégories, que seules ces figures sont aptes à se définir elles-mêmes pour se donner sens et une cohérence dans une configuration spécifique. C’est pourquoi, il faut tenir au loin l’essentialisme identitaire et la réification des catégories de différence pour admettre la pluralité des modes et des stratégies d’émancipation.

Rompre avec le mythe de l’objectivité

Nous sommes donc toujours en tension entre deux extrêmes que nous travaillons ensemble et qui nous semble offrir une perspective intéressante pour poser en des termes nouveaux le problème épistémologique de la possibilité d’une science sociale libérée de ses présupposés.

Mais, cela nous engage aussi sur le chemin d’une approche alliant pratique et théorie. Autrement dit, notre démarche de recherche est indissociable d’une certaine éthique, elle aussi ne prenant sens que sur le terrain. Pour le dire comme Adorno dans ses Problèmes de philosophie morale : « La conduite éthique ou la conduite morale ou immorale est toujours un phénomène social – cela veut dire qu’il n’y a absolument aucun sens à parler de conduite éthique et morale séparément des rapports entre êtres humains, et un individu qui n’existe que pour et par lui-même. Ce serait une abstraction parfaitement vide ».

Ici, les termes d’engagement et de distanciation sont essentiels puisqu’ils concernent toute relation de connaissance, ou le rapport qu’entretient un individu socialisé quelqu’il soit, chercheur ou pas, avec un phénomène ou un fait social. Autrement dit, l’engagement désigne « l’implication émotionnelle », ce qu’on appelle communément la « subjectivité » ou encore « l’irrationnalité ». La distanciation correspond, au contraire, à l’objectivité et à la rationalité. Selon Elias, encore prisonnier sûrement d’une certaine illusion, « c’est la distanciation en tant que maîtrise de soi, en tant qu’apprentissage de la maîtrise de ses propres représentations affectives, qui permet de comprendre un phénomène et donc de mieux le maîtriser ».

Objectivité ou subjectivité, distanciation ou engagement, cela est un choix : nous devons en avoir conscience tout autant que nous devons avoir conscience de ce qu’il produit.

Notes 

  1. Timée de Plalon, en 51c, en raison de la khora. La Khora n’est pas la matière aristotélicienne, elle est le lieu du monde, elle est plus proche de l’idée d’espace que l’idée de matière.
  2. La théorie du beau danger est caractérisée chez Platon par le fait d’engager par un vote les lourdes vérités philosophiques et objectives qu’il entend révéler par son travail.
  3. Pourtant, il semblerait, nous le verrons, qu’il soit possible d’utiliser indifféremment configuration et intersectionnalité si tant est que nous rejetons cette dichotomie entre macrosociologique et microsociologique afin d’assumer une interdépendance entre ces deux éléments. Pour prendre l’image de l’échelle nous pourrions dire que le macro correspond aux montants tandis que le micro renvoie aux barreaux. Faisant donc de l’un la conditio sine qua non de l’autre.
  4. « 1. Plus d’une catégorie de différence est impliquée dans les problèmes et processus politiques complexes ; 2. Une attention doit être portée à toutes les catégories pertinentes, mais les relations entre ces catégories sont variables et demeurent une question empirique ouverte ; 3. Ces catégories de différence sont conceptualisées comme des productions dynamiques des facteurs individuels et institutionnels, simultanément contestées et imposées aux niveaux institutionnel et individuel ; 4. Chaque catégorie de différence est caractérisée par une diversité interne ; 5. Une recherche intersectionnelle examine ces catégories à plusieurs niveaux d’analyse et interroge les interactions entre niveaux ; 6. Poser l’intersectionnalité comme un paradigme normatif et empirique requiert la prise en compte à la fois des aspects théoriques et empiriques de l’élaboration de la question de recherche », in Théorisation féministe de l’intersectionnalité de Sirma Bilge
  5. « Selon Collins, l’approche intersectionnelle doit prendre en compte quatre domaines de pouvoir : structurel, disciplinaire, hégémonique, et interpersonnel (Collins 2000: 18, 277- 290). Pour Yuval-Davis, l’analyse intersectionnelle doit s’inscrire dans une approche constitutive et non additive, dans laquelle les divisions sociales sont à analyser à la fois dans leurs dimensions macro et micro par le recours à un cadre à quatre niveaux : organisationnel, intersubjectif, expérientiel, et représentationnel (Yuval-Davis 2006 : 198) »

Sources

  • Termes clés de la sociologie de Norbert Elias de Florence Delmotte in Vingtième Siècle. Revue d’histoire, Presses de Sciences Po , 2010 (ici)
  • Théorisation féministe de l’intersectionnalité de Sirma Bilge in Diogène, PUF, 2009 (ici)
  • Black Feminist Thought in the Matrix of Domination de Patricia Hill Collins in Routledge, 2000 (ici)
  • N. Elias, Norbert Elias par lui-même, Fayard, 1991
  • J. J. Bachofen, Le Droit Maternel, recherche sur la gynécocratie de l’Antiquité dans sa nature religieuse et juridique, L’Age d’Homme,1996
  • M. Foucault, Archéologie du savoir, Gallimard, Paris, 1969
  • E. Durkheim, les règles de la méthode sociologique, PUF, Paris, 1895
  • C. Dubar, La Socialisation. Construction des identités sociales et professionnelles, Armand Colin, 1995
  • R. Sainsaulieu et JL. Laville, Sociologie de l’association, Desclée de Brouwer, 1998
  • T.W. Adorno, problèmes de philosophie morale, cours de 1963

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