Identité plurielle, discrimination unique : Approche intersectionnelle et démarche participative dans l’action sociale – Mémoire de master

Mémoire de master – 2014/2015 – note obtenue 18/20

Suite à mon mémoire de master 1 qui portait sur l’analyse des processus discriminatoires au sein de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE), j’ai choisi de m’intéresser plus largement à l’Action Sociale. C’est pourquoi, j’ai poursuivi cette analyse en participant aux activités d’un Centre Social et Culturel. Je me suis plus particulièrement attaché à examiner, au prisme d’une approche intersectionnelle, la mise en œuvre des politiques publiques, visant à promouvoir l’investissement et l’empowerment des usagers, en cherchant à les faire dialoguer avec les politiques de luttes contre les discriminations. Mon analyse visait à étudier le degré de mixité sociale et ethnique du quartier et à le comparer à la fréquentation de la structure afin de réfléchir aux conséquences que pouvaient avoir les discriminations liées à l’appartenance sociale, religieuse, ethnique et de genre dans les pratiques, conscientes ou inconscientes, des travailleurs sociaux.

En effet, je partais du constat que les logiques en œuvre dans le droit et dans les politiques de la ville ont pour objectifs soit de « critériser », et donc de catégoriser des faits sociaux, soit de territorialiser l’action publique en induisant une compréhension urbanistique du problème que posent les inégalités. Pourtant, il me semblait que l’assimilation réductrice d’une identité à un stricte critère révélait une forme de violence symbolique supplémentaire que devait subir les personnes minorisées. De plus, comment pouvait-on lutter efficacement contre les discriminations et promouvoir l’Égalité si on ne prenait pas en compte la réalité du phénomène discriminatoire dans sa complexité ? Cela n’allait-il pas constituer un frein à la participation des usagers au sein des structures de l’Action Sociale ?

Par ailleurs, j’avais pu observer l’usage de luttes comme celles contre le sexisme à des fins stigmatisantes vis-à-vis, par exemple, des femmes musulmanes. En effet, sous prétexte que ces femmes se paraient d’un foulard ou qu’elles pratiqueraient une « religion non-majoritaire », cela suffirait à légitimer qu’elles soient perçues comme « soumises » ou « victimes » d’une oppression dont elles auraient besoin d’être émancipées de gré ou de force à l’aide de l’égalité femme-homme.

C’est pourquoi, j’ai voulu orienter mon travail de recherche autour des problématiques générales suivantes : comment l’approche intersectionnelle permettrait-elle d’éviter et d’endiguer l’instrumentalisation de lutte à vocation émancipatrice à des fins discriminatoires ? Pour le dire autrement, comment l’approche intersectionnelle permettrait-elle de construire un discours visant la convergence des luttes et la réalisation de l’émancipation de tout un chacun ?

Je définissais dans un premier temps la compréhension de « l’émancipation » telle qu’elle était présentée dans les politiques publiques comme étant « l’augmentation du pouvoir d’agir des habitant.e.s d’un territoire ». Dans les faits, elle se traduisait par leur participation aux projets d’une structure ou par l’utilisation d’une organisation en vue de la réalisation d’un projet collectif.

Pour répondre à ces problématiques, je constituais à partir de mon terrain le système de quatre hypothèses suivant, qu’il me fallait ensuite éprouver :

  1. Penser critère par critère invite à reproduire des logiques de domination en essentialisant, classant et hiérarchisant ;
  2. La « critérisation » des discriminations et des vécus discriminatoires conduit à la segmentarisation du droit, des politiques publiques, et des luttes ;
  3. L’absence de participation (ou la faible participation) aux activités d’une structure des personnes ethnicisées et des classes populaires s’explique par la posture essentialisante des travailleurs sociaux ;
  4. L’absence de participation (ou la faible participation) aux activités d’une structure des personnes ethnicisées et des classes populaires s’explique par la dépolitisation des activités de la structure.

L’accès au terrain ne constituait pas un problème en soi. J’étais coutumier de la structure, de son fonctionnement et de ses usagers. Ce qui allait constituer un enjeux méthodologique pour moi était ma capacité de distanciation vis-à-vis du terrain à explorer. Il me fallait travailler à ma posture sociologique de chercheur. Pour le dire avec les concepts de Norbert Elias, adapter ma figure à cette nouvelle configuration.

C’est pourquoi, j’ai doté ma recherche d’un cadre méthodologique rigoureux afin d’organiser une matière déjà dense. Dans un premier temps, j’ai opéré une collecte documentaire afin de recenser l’état de la recherche sur cette question et pour me munir d’une première grille de lecture. Ensuite, j’ai établi un diagnostic de la structure et du quartier en lien avec mes problématiques de recherche afin de déterminer la représentativité des différentes strates de la population au sein de l’association. Mon approche a été quantitative. Pour ce faire, je me suis appuyé sur des documents statistiques internes aux institutions (politique de la ville) et sur les données disponibles de l’INSEE et de la CAF du Rhône. Enfin, j’ai adopté une approche qualitative pour approfondir mon investigation. S’il y a eu des entretiens semi-directifs, ceux-ci sont restés relativement minoritaires. En effet, j’ai privilégié l’observation de mon terrain en suivant les actions de lutte contre les discriminations. Cela m’a permis d’avoir accès à des réunions en présence d’adjoint.e.s et de chef.fe.s de cabinet ou même dans les locaux de la délégation régionale et départementale de la jeunesse et des sports et de la cohésion sociale avec la déléguée du ministère des droits des femmes de Rhône-Alpes. Pour exploiter correctement les résultats obtenus, j’ai renforcé cette observation d’une prise de notes quotidienne dans un carnet de bord. Ainsi ai-je pu mieux saisir comment se traduisait le paradigme de l’Action Sociale en matière de lutte contre l’exclusion, les discriminations et en matière de promotion du pouvoir d’agir des habitant.e.s dans les pratiques des travailleurs sociaux.

Sources

  • Jean-Marie Mignon, Une histoire de l’éducation populaire, La Découverte, 2007
  • Saïd Bouamama, Les classes et quartiers populaires – Paupérisation, ethnicisation et discrimination, édition du cygne, 2010
  • Saïd Bouamama, Dictionnaire des dominations de race, de sexe, de classe, Syllepse, 2012
  • Eric Fassin, Démocratie Précaire, La Découverte, 2012
  • Erving Goffman, les rites d’interaction, Les éditions de Minuit, 1974
  • John Langshaw Austin, Quand dire c’est faire, Seuil, 1991
  • Colette Humbert, Conscientisation, Expérience, positions dialectiques et perspectives, L’Harmattan, 1982
  • Danielle Lochak, Étrangers : de quel droit ?, PUF, 1985
  • Abdelmalek Sayad, L’immigration ou les paradoxes de l’altérité, Editions Raisons d’Agir, 2006
  • Elsa Dorlin, BLack Feminism, anthologie du féminisme africain-américain, « Déclaration du Combahee River Collective », 2008
  • Sirma Bilge, Théorisations féministes de l’intersectionnalité, PUF, 2009

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