Hollande : le racisme institutionnalisé, la déchéance d’État

1917-1924 : Dans le cadre de la première guerre mondiale, la déchéance de nationalité est prévue comme une mesure temporaire contre les ennemis de la nation (Allemagne, Autriche, Hongrie, Turquie). La nationalité devient un critère de distinction dans un contexte où se développe des argumentaires nationalistes pour la sauvegarde de la patrie.

1927 :  La déchéance de la nationalité devient une mesure permanente, et apparaît dans le cadre d’une stratégie politique visant à faire en sorte que la droite ratifie un texte assouplissant les conditions de naturalisation. On parle de « clause de sauvegarde ». Ainsi la déchéance de nationalité apparaît-elle comme la possibilité pour l’État de « revenir en arrière », de « réécrire » une partie de son histoire. Elle créait l’idée que certain.e.s français.e.s le sont temporairement et sous condition. Jusqu’à 1940, elle ne sera appliquée que 16 fois.

Entre 1940 et 1944 : Vichy opère une dénaturalisation de masse. Nous avons sur cette période 15 000 déchéances de nationalité dont 7000 concernent des juifs français d’origine étrangère. Les autres avaient un motif politique. Par exemple, le Général De Gaulle sera déchu de sa nationalité et tous les opposants politiques seront considérés comme « terroriste ».

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Charles De Gaulle déchut de la nationalité française sous Pétain

1998 : La loi Guigou supprime les anciennes mesures qui rendaient possibles jusqu’ici la production d’apatrides mais maintient la déchéance de nationalité par décret, pour les personnes ayant acquis la nationalité française par naturalisation, en la mettant seulement en conformité avec les dispositions internationales. La déchéance de nationalité non seulement revêt un caractère légal permanent, mais en plus ne s’applique qu’aux binationaux naturalisés créant donc deux catégories de français dont l’une est conditionnelle et soumise au fait du prince c’est-à-dire au bon vouloir de l’administration. Le gouvernement Sarkozy utilisera ces dispositions pour retirer la nationalité à des français.e.s issu.e.s de l’immigration post-coloniale.

2015 : Le projet de loi constitutionnelle Valls-Taubira vise à inscrire l’état d’urgence (c’est-à-dire à introduire un régime d’exception) dans la constitution française ainsi qu’une autre mesure présentée comme symbolique : la déchéance de nationalité. Elle serait alors appliquée uniquement pour les français possédant une double nationalité (par la naissance ou suite une naturalisation) après décision de justice et à la suite d’une condamnation pour certains crimes. Alors que la déchéance de nationalité se « limitait » aux français « par naturalisation », le projet vise à l’étendre aux enfants nés français. Pour certains, cela permet de mettre fin à « une terrible discrimination » entre binationnaux. Aujourd’hui, l’inégalité consisterait à ce qu’il y aurait des « français de souche », selon l’expression de François Hollande prononcée devant le CRIF le 23 février 2015, et des « français de papier ».

C’est pourquoi, au regard de ces dynamiques historiques, le débat sur la déchéance de nationalité doit prendre en compte au moins deux éléments de contexte : l’évolution de la forme de l’immigration depuis la fin du 19e siècle et la « dialectique du eux et du nous » décrite par Eric Fassin dans son livre, Démocratie Précaire, Chronique d’une déraison d’État, qui s’est installée dans le paysage politique depuis au moins une vingtaine d’année.

Élément de contexte 1 :
L’évolution des formes de l’immigration

L’immigration va jouer un rôle fondamental dans la reconfiguration des rapports sociaux. Contrairement à l’idée reçue que tendent à diffuser les politiques contemporains, la France a, en partie, construit son économie et son rayonnement international sur les vagues successives de l’immigration.

La première vague d’immigration a été européenne, en particulier italienne. Elle commence avec la révolution industrielle sous le second empire. Les archives municipales de Lyon ont consacré une exposition sur l’immigration de 1860 qui était alors majoritairement italienne. En effet, le ralentissement de la natalité en France contre la hausse démographique de l’Italie (qui ne l’était pas encore à l’époque) et le besoin de main d’œuvre a créé un espace à investir pour l’ensemble des ouvriers européens. Dans ce contexte, les italiens sont utilisés comme variable d’ajustement du marché du travail et investissent des emplois pénibles, aux conditions de vie plus rudes, et précaires, acceptant des rémunérations moindres, qui répondent aux exigences de flexibilité des entreprises industrielles.

Le contexte économique dégradé et l’usage concurrentiel, que fait le patronnât (avec le soutien tacite de l’État) des travailleurs italiens, provoquent de nombreuses réactions de rejet chez les travailleurs français (ainsi contraints à la docilité) renforcées non seulement par les tensions politiques entre les deux pays qui conduisent à une montée en puissance du nationalisme, mais aussi par le mythe de l’invasion.

Ces réactions de rejet se traduisent par une stigmatisation verbale et physique dont la presse se fait le relais en qualifiant les italiens de voyous, d’anarchistes, etc. Mais, cette haine va prendre sa forme la plus violente à travers le massacre d’Aigues-Mortes où l’instrumentalisation concurrentielle de la main d’œuvre étrangère contre les ouvriers français a directement participé à une montée des manifestations racistes et xénophobes qui se soldera par le meurtre de plus d’une centaine d’italiens.

Au moment de la première guerre mondiale, l’immigration italienne est loin d’être acceptée par les français. Néanmoins, cette « intégration » va se faire progressivement jusqu’à ce que l’immigration italienne ne soit plus un problème : les enfants ne porteront plus le stigmate des parents.

La seconde vague d’immigration, durant l’entre deux guerres, a fait appel aux colonies. Le mouvement a été initié durant la guerre pour fournir des soldats à l’armée française qui utilisait ses « sujets français » comme de la « chaire à canon ». Nous pourrions donc appeler cette immigration, l’immigration coloniale.

La troisième vague de l’immigration se situe dans la continuité de la seconde. Elle commence à partir de la seconde guerre mondiale et se caractérise par une politique du regroupement familial. Elle va durablement modifier le paysage urbain avec la construction des « cités dortoirs » conçues, selon le mot d’Abdelmalek Sayad, comme des « logements provisoires pour travailleurs « provisoires » ».

Nous aurions pu supposer qu’au même titre que l’immigration italienne les politiques d’intégration à destination des immigré.e.s post-coloniaux seraient venues à bout des violences subies, de la hiérarchisation raciste de notre société et de la stratification ethnique du marché du travail. Pourtant, nous observons très clairement un report du stigmate racial sur les générations suivantes. Ainsi le rejet de « l’immigration post-coloniale » s’inscrit-il dans la durée et structure-t-il profondément notre organisation sociétale. D’ailleurs, à ce titre, nous pouvons supposer que les échecs successifs des politiques « d’intégration » ou « d’assimilation » en sont non seulement le symptôme le plus frappant mais aussi qu’elles participent à la reproduction de hiérarchisations racistes et classistes.

Élément de contexte 2 :
La dialectique « eux et nous »

Cette structuration a été renforcée par la construction dans les discours politiques d’une dialectique opposant deux types de français : « eux et nous ». En effet, depuis ces trente dernières années, s’est développée en France une politique de la race et de la nationalité appuyée, par exemple, sur les débats sur l’identité nationale et sur l’adoption de grilles de lecture ethniciste des phénomènes sociaux liés aux inégalités vécues. Barbarie et civilisation, conservatisme et modernité, nous enfermons les jeunes issu.e.s de l’immigration post-coloniale dans la figure de l’étranger, dans une altérité indépassable.

Le débat sur le voile permet à l’État d’utiliser un certain féminisme pour stigmatiser davantage les hommes racisés qui seraient, par nature ou en raison de leur culture, des oppresseurs. Dans ce cadre-là, les discours concernant les couples de même sexe et la liberté sexuelle visent à produire l’image d’un étranger (pourtant bien français) qui s’opposerait à toute forme de progrès. Est-ce étonnant que le mariage (revendication relativement récente) soit accordé aux homosexuel.le.s quand le droit de vote des étrangers (lui revendiqué depuis 1981) est à nouveau enterré ?

Dans le même temps, se développe une rhétorique sur les « mariages gris » où la possibilité d’une union sincère entre une française et un étranger n’est même pas envisagées. Les représentations en œuvre supposant que des femmes françaises et nécessairement vulnérables se laissent abuser par des « indigènes » qui ne cherchent qu’à obtenir leur nationalité.

Les discours sur la laïcité eux-mêmes viennent renforcer l’idée que « l’islam serait incompatible avec la démocratie et la république ». Niant également qu’il puisse exister des enfants végétariens, les discussions sur la viande à l’école sont immédiatement traduites par l’alternative « repas avec ou sans porc ».

Par conséquent, il faut garder à l’esprit le contexte particulier dans lequel s’inscrit la proposition de François Hollande d’introduire la déchéance de nationalité dans la constitution. Depuis la première vague d’immigration, le discours nationaliste posant les bases à la création d’une identité nationale n’a cessé de travailler à produire toujours plus de distinctions entre ceux qui seraient « les français de souche » et les autres.

La déchéance de nationalité :
Une frontière supplémentaire entre eux et nous

C’est à l’aune de ces éléments de contexte et fort d’une compréhension des dynamiques historiques sous-jacentes que nous devons analyser ce qui produit et ce que produit la déchéance de nationalité.

La France a été confrontée à deux tueries de masse, les 07 janvier et 13 novembre derniers. Ces actes ont été qualifiés par la presse et le gouvernement de « terrorisme » lié à des « islamistes radicaux ». Suite à cela, le 16 novembre devant le Congrès, François Hollande a proposé comme solution au terrorisme « la déchéance de nationalité ».

Cette dernière apparaît comme une solution car la représentation du terrorisme qui s’est construite dans les discours et les médias est celle d’un islam qui se serait radicalisé. Elle est donc nécessairement le produit d’individus racisés. Autrement dit, étrangers à la nation française, combien même ils seraient nés français. Ce qui pose donc problème, c’est l’étranger en nous. Pour gloser Manuel Valls, qui dénonçait en 2010 la déchéance de nationalité, on essaie de nous faire croire que le terrorisme est un problème d’immigration.

Loin de travailler à la réalisation du principe d’égalité entre les binationaux – ceux nés français et ceux naturalisés – et les français, François Hollande et son gouvernement proposent d’élargir le champs d’application de la déchéance de nationalité. Se faisant, le président de la république valide plus de trente ans de discours racistes et crée une nouvelle frontière entre nous, « les français de souche » et eux, « les binationnaux ».

Ainsi s’oppose-t-il au « sens de l’histoire » qui tendait davantage à limiter (lutte contre l’apatridie) voire à supprimer la déchéance de nationalité, et rompt-il totalement avec une tradition de la gauche qui posait que plutôt d’aggraver les inégalités en les instituant, il était préférable de les réduire ou de les supprimer.

Conclusion 1 : La déchéance de nationalité s’inscrit donc dans les logiques d’un racisme et d’une xénophobie d’État qui cherchent à « purifier » l’identité nationale de tout ce qui pourrait la corrompre. Une identité nationale laborieusement constituée au fil des années et des discours. La « mesure symbolique » voulue par Hollande crée un régime d’exception où des lois prévoient des sanctions différenciées selon qu’on soit français ou français ayant une double nationalité. Si encore à ce moment-là cette proposition ne vous paraît pas scandaleuse, imaginez alors que la loi française institue un régime différencié en fonction que l’on soit un homme ou une femme. La logique revient au même, elle ne fait que s’appliquer à un autre critère de domination.

Conclusion 2 : Enfin cette mesure rend parfaitement compte de ce que nous qualifions traditionnellement de droitisation de l’échiquier politique ou de lepénisation des esprits. Ce phénomène se traduit par une incapacité à formuler une question ou les solutions à un problème social quelconque en des termes visant à interpréter la réalité à travers une grille de lecture exprimant les rapports de dominations socio-économiques. En effet, cette droitisation prend racine et se nourrit d’analyses ethnicistes ou culturalistes. À ce titre là, la gauche manifeste depuis les années 80, ce que nous appellerons une « déchéance idéologique » qui s’est marquée tout au long de son histoire par une série de renoncements. Ici, la déchéance de nationalité apparaît non seulement comme étant l’un d’eux avec entre autre, une remise en cause explicite du droit du sol, mais aussi comme, nous l’avons vu, une réponse ethniciste à un problème social : la radicalisation qui s’islamise.

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Lepénisation des esprits – Victoire idéologique du FN

La déchéance idéologique :
Les grands renoncements de la gauche

Le premier reproche qui pourrait nous être adressé serait de ne lire l’histoire récente de la gauche qu’à travers ses échecs, et ainsi invisibiliser ses réussites. Or, ces « victoires politiques » doivent être lues, elles-aussi, dans le cadre de ces éléments de contexte. Par exemple, la loi du 17 mai 2013 ouvrant le mariage aux couples de même sexe est, en une certaine mesure, un progrès social pour les homosexuel.le.s ayant le désir de se marier (c’est-à-dire d’intégrer une situation de semi-privilégiés dans le cadre de la stratification des comportements sexuels). Néanmoins, dès lors qu’on l’inclut dans cette dialectique du « eux-nous », nous pouvons alors comprendre que cette démocratisation sexuelle peut être renversée pour accentuer encore davantage ce qui nous sépare. Eux tuent leurs homosexuels et criminalisent l’homosexualité. Nous, nous dépénalisons l’homosexualité et votons en faveur du mariage des couples de même sexe. Ce qui jadis opposait politiquement la droite et la gauche, contentera les deux dans une définition commune d’une identité nationale. À ce titre là, ce ne serait pas la première fois que les stratégies politiques récupèrent certaines minorités pour en stigmatiser d’autres.

En 1983, rebaptisée « la marche des beurs » par les médias et les pouvoirs politiques en place, la marche pour l’Égalité et contre le racisme a lieu pour dénoncer les discriminations et les violences dont sont victimes les jeunes, nés français, des quartiers populaires et issus de l’immigration. Pourtant, comme le laissait présager la traduction médiatique de cette marche, le gouvernement de gauche va interpréter cette manifestation en des termes ethnicistes. La réponse de Mitterand sera de donner des titres de séjour et de construire la politique de la ville. Ces jeunes se retrouvent donc racialisés en raison de leur apparence. La gauche au pouvoir institutionnalise une forme d’ethno-nationalisme à la française et cherche à récupérer le mouvement à des fins électoralistes en créant SOS Racisme. Par ailleurs, la politique de la Ville sera et restera une politique de la forme urbaine et non pas une politique des droits et de la lutte contre les discriminations. En effet, l’idée sous-jacente à ce programme est qu’il y aurait une trop forte concentration « d’une certaine population » dans les quartiers populaires.

À l’automne 2005, les révoltes de banlieues éclatent un peu partout en France suite aux propos du ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy, et à la mort de Zyed et Bouna. Là encore, des éléments de langage vont s’imposer. Ainsi ne parle-t-on plus de « révoltes » mais « d’émeutes ». Ce transfert lexical induisant l’idée qu’une « masse sauvage et incontrôlable » s’attaquerait à l’ordre publique : l’état d’urgence est déclaré. Plutôt que d’analyser la mise sous tension des quartiers populaires par des facteurs socio-économiques, un vécu quotidien de l’oppression policière et des humiliations journalières, le choix politique, qui est fait à nouveau, est d’apporter une réponse ethniciste au problème et d’accuser la gauche de laxisme. Les sociologues et les politiques tentant d’offrir une autre voie sont rarement audibles et vivement critiqués. Progressivement, la gauche socialiste va réinvestir les thématiques régaliennes. Au point que son mouvement jeunes, en 2015, répondra à une accusation de laxisme par une infographie démontrant le caractère encore plus intransigeant et sécuritaire du gouvernement. Cette réponse sonnera comme un point final aux politiques sociales et de proximité.

Enfin, depuis 1981, le parti socialiste promet d’instaurer le droit de vote des étrangers aux élections locales et à certaines conditions de résidence. Mitterand ne l’a pas fait, François Hollande ne le fera pas davantage. Pourtant tout deux ont été élus sur ces promesses. Le renoncement politique dont ils font preuve éloigne encore davantage la gauche des quartiers populaires. Bien que le président Hollande sache parfaitement qu’il ne possédera pas la majorité des voix du congrès pour imposer cette réforme électorale, il n’en demeure pas moins que chercher à la mettre en œuvre aurait permis à la gauche de gagner du terrain idéologiquement et d’offrir à nouveau l’idée d’une alternative politique. Au contraire, ce refus de s’engager dans ce combat conduit à renforcer ce que nous décrivions plus haut avec le mariage pour tous. Donnant ainsi l’impression de privilégier certains minorisés à d’autres, la division et la misère sociale qui en ressort n’est que plus forte.

Conclusion 3 : Par conséquent, nous ne devrions pas être étonnés que Manuel Valls, premier ministre, déclare ce qui suit devant le Sénat : « J’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses ou des explications culturelles ou sociologiques à ce qui s’est passé [i.e. les attentats du 13 novembre] ». Comme le font remarquer Frédéric Lebaron, président de l’Association française de sociologie (AFS), Fanny Jedlicki et Laurent Willemez, co-présidents de l’Association des sociologues enseignant-e-s du supérieur (ASES) dans une tribune publiée dans Le Monde du 14 décembre 2015, encore une fois le pouvoir politique s’attaque à la sociologie et plus largement aux sciences humaines et sociales. Mais, cette fois-ci, c’est un pouvoir de gauche socialiste qui le fait. La droitisation de l’échiquier politique semble total : négation des causes, refus des explications sociologiques, rhétorique misologique. Finalement, tout cela tend à la production et à la reproduction de normes racistes.

Le PS promet de revenir sur la déchéance de nationalité

Le PS promet de revenir sur la déchéance de nationalité

L’idéologie raciste auto-alimentée  :
Quand la France produit ses monstres

Comme nous l’avons vu les explications ethnicistes et culturalistes tendent à s’auto-alimenter et à entretenir, entre autres, les normes racistes. Pour sortir de cette impasse, Saïd Bouamama s’engage dans un exercice d’explicitation des causes de la radicalisation de jeunes des quartiers populaires. Il propose de prendre en compte cinq processus de long court, deux concernant l’ensemble des classes populaires et des quartiers populaires, et trois concernant la composante issues de l’immigration :

  • La paupérisation massive est un processus qui dégrade qualitativement les conditions de vie et décompose la vie quotidienne enfermant beaucoup de personnes, et particulièrement les jeunes, dans une forme de désespoir social ;
  • La précarisation consiste à donner accès, exclusivement, à des contrats précaires (CDD, Intérim, etc.) qui empêchent les détenteurs de se projeter socialement et à les enfermer dans ce niveau d’emploi. Saïd Boumama révèle, par exemple, que la moyenne entre la sortie de la scolarité et l’entrée dans un emploi stable est parfois de 15 ans. Autrement dit, certains jeunes sont privés de la capacité de se projeter, ce qui peut conduire une minorité d’entre eux vers le basculement.
  • Les discriminations systémiques, quantifiées, entre autre, par l’étude Trajectoire et Origine de l’INED, impliquent que les jeunes issus de l’immigration se voient continuellement rappeler, à travers, entre autres, leur démarche d’emploi, qu’ils ne sont pas des français exactement comme les autres. Ce phénomène de discrimination massive commence dès la recherche du premier stage au collège, où, trop souvent encore, la responsabilité de ces adolescents est engagée comme cause de sa non-obtention. Tout cela tant à produire une intériorisation de la différence de traitement.
    • L’ethnicisation commence par la non-reconnaissance de la spécificité de l’immigration post-coloniale (élément de contexte 1). Le vécu des discriminations est expliqué par des responsabilités individuelles qui incomberaient aux personnes discriminées (le discriminé est responsable de la discrimination qu’il vit, le chômeur qui est responsable de son chômage, etc.). Ce processus isole davantage les populations stigmatisées et produit de la défiance à l’égard des institutions.
  • La mise sous-surveillance des quartiers populaires est lié au rapport à la police dans les quartiers populaires. Souvent, le nombre de contrôles d’identité vécu par les jeunes est sous-estimé. Il représente pourtant une véritable pratique de l’humiliation où des personnes se sentent niées dans leur droit et leur dignité. L’abandon de la mesure du récépissé, hâtivement enterrée par Manuel Valls et visant à lutter contre les contrôles au faciès, a conduit à renforcer ce sentiment de trahison des gouvernants et des pouvoirs publics vis-à-vis de ces jeunes.

Nous imaginons donc facilement que l’imbrication des ces différents processus va engager la production d’un certain nombre de conséquences. Dans la conférence sur les conséquences sociales des attentats du 13 novembre, Saïd Bouamama en décrit deux :

  • L’auto-destruction : De la même manière qu’un.e jeune homosexuel.le victime d’homophobie développera une faible estime de soi-même et adoptera des comportements à risque, les jeunes français.e.s issu.e.s de l’immigration retourneront cette violence symbolique et réelle contre eux et elle-mêmes, leur famille, leurs voisins, etc.
  • La radicalisation est issue de ce que le sociologue appelle « la demande de nihilisme ». Cette dernière est donc le produit social de l’ensemble de ces processus de stratification de classe, et de race. Pour ainsi dire, la radicalisation est un désenchantent, c’est-à-dire une rupture avec les promesses qui étaient faites, avec les valeurs revendiquées, mais jamais appliquées, par la France et ses gouvernements. Par conséquent, est-il étonnant de lire, dans un article de Médiapart sur la déchéance de nationalité, le témoignage d’Amine qui déclare : « Ils nous parlaient de la France des droits de l’Homme, de tout ce blabla, alors que ma famille et moi étions traités comme des moins que rien. »

Pour le dire de manière plus claire encore, la France produit ses terroristes. Il ne s’agit ni plus ni moins que d’une prophétie auto-réalisatrice. C’est pourquoi, les mesures du gouvernement Valls-Hollande ne feront qu’aggraver la situation en renforçant les processus déjà en œuvre et, peut-être également, au point de conduire à un état d’urgence perpétuel. À ce titre, le laisser-faire en Corse vis-à-vis des manifestations haineuses à l’encontre des musulmans ne présage rien de bon.

L’ensemble de ces éléments permet de renverser les discours sécuritaires et autoritaires pour saisir, d’une part, que ce n’est pas l’islam qui se radicalise mais la forme de la radicalité qui s’islamise en raison des discriminations et des stigmatisations vécues par ces individus et pour saisir, d’autre part, qu’une autre voie est possible. Plutôt que le repli sur soi et l’autoritarisme, il aurait été possible de réaffirmer nos valeurs humanistes et d’ouverture sur le monde, d’assumer notre histoire en tant que terre d’accueil en s’engageant dans une politique d’envergure contre l’ensemble de ces processus socio-économiques avec une lutte acharnée contre la paupérisation et la précarisation des classes populaires (induisant de rompre avec la politique économique actuellement menée) et une lutte contre les discriminations qui réaffirme fermement que tous les français sont égaux en droit et face à la loi. Cela impliquerait de la part de l’État qu’il reconnaisse les préjudices vécus par ces populations, qu’il assume son histoire en abolissant, par exemple, l’amnistie des crimes commis pendant la guerre d’Algérie, qu’il répare ses fautes afin d’engager la République et les français dans un véritable processus de réconciliation… et de travailler enfin à la guérison de cette fameuse fracture sociale.

Mais surtout, comme nous le rappelle Henry Leclerc, n’oublions pas qu’en 1933 « toutes proportions gardées (…) Hitler a trouvé des outils législatifs mis en place par les sociaux-démocrates. Si un jour on a un pouvoir d’extrême droite, il pourrait trouver des outils pour mettre en place les politiques ultra sécuritaires et épouvantablement répressives. »

L'extrême droite prévoit une application plus large de la déchéance de nationalité

L’extrême droite prévoit une application plus large de la déchéance de nationalité

Sources :

  • Bertrand BLANCHETON, Jérôme SCARABELLO, 2010, « L’immigration italienne en France entre 1870 et 1914 », Working Papers of GREThA, n°2010-13 (ici)
  • « Déchéance de nationalité : que dit le droit ? » in Le Figaro (ici)
  • « La déchéance de nationalité est une mesure d’exception » in Le Figaro (ici)
  • « Ces français anonymes sommés de rendre leurs papiers d’identité » in Mediapart (ici)
  • Tribune « Déchéance de nationalité : Monsieur le Président renoncez ! » in Mediapart (ici)
  • Editorial « l’ultime rupture » in Mediapart (ici)
  • « Quand le PS s’opposait à la déchéance de nationalité » in Le Monde (ici)
  • « Déchéance de nationalité : le pouvoir valide les thèses de l’extrême droite » in Mediapart (ici)
  • « La déchéance de nationalité : le pas de plus ou le pas de trop ? » in Regards (ici)
  • Tribune « La nation c’est un traitement digne et égal pour tous » in Libération (ici)
  • « Tous Français, jusqu’à quand ? » in Libération (ici)
  • « Henry Leclerc : la déchéance de nationalité est une idée insupportable » in Mediapart (ici)
  • « vers la déchéance de la nation » in Le courrier international (ici)
  • « Déchéance de nationalité : François Hollande et le prix des renoncements » in Libération  (ici)
  • Conférence sur les conséquences sociales des attentats du 13 novembre avec Said Bouamama (ici)
  • « Emploi : les jeunes d’origine maghrébine sont pénalisés en début de carrière » in Les échos (ici)
  • « Français de souche : polémique autour d’un mot utilisé par Hollande » in Le Monde (ici)
  • « La déchéance de François Hollande » In Mediapart (ici)

Lire aussi :

  • Frantz Fanon, Peau noir, masques blancs, éditions du Seuil, Paris, 1952
  • Saïd Bouamama, les classes et quartiers populaires, éditions du cygne, Paris, 2009
  • Eric Fassin, Démocratie Précaire, Chronique d’une déraison d’État, éditions La Découverte, Paris, 2012

 

Mise à jour le 30/12 : Le décret de 1848 d’abolition de l’esclavage entrainait la perte de la qualité de citoyen et non pas une déchéance de nationalité. La déchéance de nationalité n’a donc jamais une « idée progressive ».

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